Textes sacrés · Taoïsme

32 citations de Tchouang-tseu (Zhuangzi), le sage du rêve du papillon

Tchouang-tseu (Zhuangzi) est un penseur chinois du IVe siècle avant notre ère, et le livre qui porte son nom est, avec le Tao-tö-king, l’autre grand texte du taoïsme. Là où Lao-tseu procède par maximes, Tchouang-tseu raconte : un rêve de papillon, un cuisinier, une barque vide, des poissons dans la rivière. L’humour et le paradoxe y servent à dénouer les certitudes.

Cette page réunit des passages de ces récits, avec le numéro de chapitre. Le français cite la traduction du jésuite Léon Wieger, parue en 1913 dans Les Pères du système taoïste ; l’anglais cite Herbert A. Giles (1889). Wieger traduit librement et ajoute des gloses : seules les phrases du texte sont reprises ici, jamais ses commentaires. Les deux traductions sont dans le domaine public et chaque passage a été vérifié mot pour mot. Pour les maximes de Lao-tseu, va voir la page du Tao-tö-king.

Le rêve du papillon et l’utilité de l’inutile

Le passage le plus célèbre de Tchouang-tseu clôt son deuxième chapitre : il rêve qu’il est un papillon, s’éveille, et ne sait plus qui rêve de qui. Autour de lui, des histoires sur le bonheur de vivre selon sa nature, l’arbre trop tordu pour être coupé, et la pauvreté qui n’est pas la détresse.

  • Une nuit, je fus un papillon, voltigeant content de son sort. Puis je m’éveillai, étant Tchoang-tcheou. Qui suis-je, en réalité ? Un papillon qui rêve qu’il est Tchoang-tcheou, ou Tchoang-tcheou qui s’imagine qu’il fut papillon ?

    Zhuangzi, chap. 2 trad. Wieger, 1913
  • Une branche, dans la forêt, suffit à l’oiseau pour se loger. Un petit peu d’eau, bu à la rivière, désaltère le rat.

    Zhuangzi, chap. 1 trad. Wieger, 1913
  • N’être bon à rien, n’est ce pas un état dont il faudrait plutôt se réjouir ?

    Zhuangzi, chap. 1 (2) trad. Wieger, 1913
  • Moi aussi je préfère traîner ma queue dans la boue des marais. Je continuerai à vivre obscur mais libre.

    Zhuangzi, chap. 17 trad. Wieger, 1913
  • Voyez comme les poissons sautent ! c’est là le plaisir des poissons.

    Zhuangzi, chap. 17 (2) trad. Wieger, 1913
  • Quand le poisson est pris, on oublie la nasse. Quand le lièvre est capturé, le piège n’a plus d’intérêt. Quand l’idée est transmise, peu importent les mots qui ont servi à la convoyer.

    Zhuangzi, chap. 26 (2) trad. Wieger, 1913
  • Je suis très pauvre ; je ne suis pas malheureux.

    Zhuangzi, chap. 28 trad. Wieger, 1913
  • Pauvreté, pas détresse. Le lettré qui possède la science du Principe et de son action n’est jamais dans la détresse.

    Zhuangzi, chap. 20 (2) trad. Wieger, 1913

Le cuisinier qui découpe le bœuf

Au chapitre 3, un cuisinier explique au prince comment son couteau découpe un bœuf sans jamais s’émousser : il suit les jointures au lieu de forcer contre les os. Le prince en tire une leçon pour la conduite de la vie. D’autres récits disent le même geste juste, celui du nageur ou de l’attrapeur de cigales.

  • Suivant les lignes naturelles du bœuf, mon couteau pénètre et divise, tranchant les chairs molles, contournant les os, faisant sa besogne comme naturellement et sans effort. Et cela, sans s’user, parce qu’il ne s’attaque pas aux parties dures.

    Zhuangzi, chap. 3 trad. Wieger, 1913
  • Le même couteau me sert depuis dix-neuf ans. Il a dépecé plusieurs milliers de bœufs, sans éprouver aucune usure. Parce que je ne le fais passer que là où il peut passer.

    Zhuangzi, chap. 3 (2) trad. Wieger, 1913
  • Vous venez de m’enseigner comment on fait durer la vie, en ne la faisant servir qu’à ce qui ne l’use pas.

    Zhuangzi, chap. 3 (3) trad. Wieger, 1913
  • Je fais corps avec l’eau, descendant avec le tourbillon, remontant dans le remous. Je suis le mouvement de l’eau, non ma volonté propre.

    Zhuangzi, chap. 19 (2) trad. Wieger, 1913
  • Dans le vaste univers plein de choses, je ne vois que la cigale que je veux prendre. Rien ne me distrayant, elle est prise, naturellement.

    Zhuangzi, chap. 19 trad. Wieger, 1913
  • Un soulier est parfait, quand le pied ne le sent pas. Une ceinture est parfaite, quand la taille ne la sent pas.

    Zhuangzi, chap. 19 (3) trad. Wieger, 1913

Le calme, miroir de l’esprit

Pour Tchouang-tseu, l’esprit au repos devient comme une eau calme ou un miroir, qui reflète sans rien retenir. Ce groupe réunit des passages sur le repos, l’écoute intérieure, la fatigue qui épuise, et l’histoire de la barque vide qui heurte un bac sans provoquer la colère de personne.

  • Ne pas écouter par les oreilles, ni par le cœur, mais seulement par l’esprit. Intercepter la voie des sens, tenir pur le miroir du cœur ; ne laisser l’esprit s’occuper, dans le vide intérieur, que d’objets abstraits seulement. La vision du principe exige le vide. Se tenir vide, voilà l’abstinence du cœur.

    Zhuangzi, chap. 4 trad. Wieger, 1913
  • La fixité mentale attire ceux qui cherchent la sagesse, comme l’eau immobile attire ceux qui désirent se mirer.

    Zhuangzi, chap. 5 trad. Wieger, 1913
  • Le sur-homme n’exerce son intelligence qu’à la manière d’un miroir. Il sait et connaît, sans qu’il s’ensuive ni attraction ni répulsion, sans qu’aucune empreinte persiste.

    Zhuangzi, chap. 7 trad. Wieger, 1913
  • Or de même que le repos clarifie l’eau, de même il éclaircit les esprits vitaux, parmi lesquels l’intelligence. Le cœur du Sage, parfaitement calme, est comme un miroir, qui reflète le ciel et la terre, tous les êtres.

    Zhuangzi, chap. 13 trad. Wieger, 1913
  • La fatigue musculaire incessante use le corps ; la dépense incessante d’énergie l’épuise.

    Zhuangzi, chap. 15 trad. Wieger, 1913
  • Voyez l’eau. De sa nature, elle est pure et calme. Elle n’est impure ou agitée que quand on l’a troublée en la violentant.

    Zhuangzi, chap. 15 (2) trad. Wieger, 1913
  • Le repos refait la santé, la continence répare l’usure, la paix remédie à l’énervement.

    Zhuangzi, chap. 26 trad. Wieger, 1913
  • Les Hommes Vrais anciens, n’étaient troublés par aucun rêve durant leur sommeil, par aucune tristesse durant leur veille. Le raffinement dans les aliments leur était inconnu. Leur respiration calme et profonde pénétrait leur organisme jusqu’aux talons ; tandis que le vulgaire respire du gosier seulement.

    Zhuangzi, chap. 6 trad. Wieger, 1913
  • Soit un bac traversant un fleuve. Si une barque vide qui dérive vient à le heurter, fussent-ils irascibles, les mariniers du bac ne se fâcheront pas, parce qu’aucune personne n’est entrée en conflit avec eux, la barque étant vide. Si, au contraire, il y a une personne dans la barque, des cris et des injures partiront aussitôt du bac. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu conflit de personnes.

    Zhuangzi, chap. 20 trad. Wieger, 1913

La vie, la mort et le changement

Tchouang-tseu parle de la mort avec une tranquillité qui surprend encore : chacun vient à son heure et repart en son temps, la vie passe comme un cheval blanc qui franchit un ravin. Ces passages invitent à accueillir le changement plutôt qu’à le combattre, comme le poisson qui ne tient à aucun étang.

  • Quand la flamme a consumé un fagot, elle passe à un autre, et ne s’éteint pas.

    Zhuangzi, chap. 3 (4) trad. Wieger, 1913
  • Chacun vient en ce monde à son heure, et le quitte en son temps.

    Zhuangzi, chap. 3 (5) trad. Wieger, 1913
  • Mon corps fait partie de la grande masse (du cosmos, de la nature, du tout). En elle, le soutien de mon enfance, l’activité durant mon âge mûr, la paix dans ma vieillesse, le repos à ma mort. Bonne elle m’a été durant l’état de vie, bonne elle me sera durant l’état de mort.

    Zhuangzi, chap. 6 (2) trad. Wieger, 1913
  • Le passage de l’homme, entre le ciel et la terre, de la vie à la mort, est comme le saut du coursier blanc, qui franchit un ravin d’un bord à l’autre ; l’affaire d’un instant.

    Zhuangzi, chap. 22 (3) trad. Wieger, 1913
  • Quand je me réjouis, à la vue des montagnes boisées, des hauts plateaux, soudain la tristesse vient troubler ma joie. La tristesse et la joie vont et viennent dans mon cœur, sans que je puisse les gouverner. Je ne puis, ni retenir l’une, ni me préserver de l’autre.

    Zhuangzi, chap. 22 (4) trad. Wieger, 1913
  • Les poissons qui vivent dans les eaux ne tiennent à aucun habitat déterminé ; par suite aucun déplacement n’altère leur paix.

    Zhuangzi, chap. 21 trad. Wieger, 1913
  • Le ciel et la terre, si majestueux, sont muets. Le cours des astres et des saisons, si régulier, n’est pas réfléchi.

    Zhuangzi, chap. 22 trad. Wieger, 1913
  • Vous acquerrez la simplicité du veau qui vient de naître, et cesserez de vous préoccuper de ce que vous êtes et d’où vous êtes venu.

    Zhuangzi, chap. 22 (2) trad. Wieger, 1913
  • Ce qui fait la grandeur de la mer, c’est qu’elle unit dans son sein tous les cours d’eau du versant oriental. Ainsi fait le Sage, qui embrassant le ciel et la terre, fait du bien à tous, sans vouloir être connu.

    Zhuangzi, chap. 24 trad. Wieger, 1913

Comment lire Tchouang-tseu

Les récits de Tchouang-tseu se lisent comme des fables : une histoire, puis une question qu’elle laisse ouverte. Lis-en une, puis demande-toi ce qu’elle déplace dans ta façon de voir une situation présente, un conflit, une fatigue, un échec. L’histoire de la barque vide, par exemple, éclaire souvent une colère qu’on croyait justifiée.

Les traductions de Wieger et de Giles diffèrent beaucoup, parce que le texte chinois est difficile et que chacun l’interprète à sa façon. Lire les deux versions d’un même passage montre la part du traducteur dans ce qu’on lit.

Dans l’application Selfia, la voie Taoïsme (Réglages › Spiritualité) ajoute des passages de Lao-tseu et de Tchouang-tseu dans une section séparée.

Questions fréquentes

Qui était Tchouang-tseu ?

Tchouang-tseu, ou Zhuang Zhou, est un penseur chinois du IVe siècle avant notre ère, connu par le livre qui porte son nom. On sait peu de choses de sa vie : il aurait occupé un modeste poste administratif et refusé les charges plus hautes. Son livre compte 33 chapitres ; la tradition lui attribue surtout les sept premiers.

Que raconte le rêve du papillon ?

À la fin du chapitre 2, Tchouang-tseu rêve qu’il est un papillon, heureux et insouciant. À son réveil, il se demande s’il est un homme qui a rêvé d’être papillon, ou un papillon qui rêve qu’il est un homme. Le passage interroge la frontière entre rêve et réalité, et la transformation incessante des choses.

Quelle est la différence entre Tchouang-tseu et Lao-tseu ?

Tous deux sont considérés comme les pères du taoïsme, mais leurs livres diffèrent. Le Tao-tö-king de Lao-tseu est un recueil de 81 courts chapitres en vers et maximes, en partie tourné vers l’art de gouverner. Le Tchouang-tseu est fait de récits, de dialogues et de paradoxes, plus attentif à la liberté intérieure qu’à la politique.