Textes sacrés · Hindouisme
Bhagavad-Gîtâ : 55 versets choisis, avec leur référence
La Bhagavad-Gîtâ, le « Chant du Bienheureux », est un poème sanskrit de 700 versets en 18 chapitres, inséré dans le Mahâbhârata. Au moment d’une bataille, le guerrier Arjuna refuse de combattre ses proches ; son cocher, Krishna, lui répond par un enseignement sur l’action, l’âme, la méditation et la dévotion. C’est l’un des textes les plus lus de l’hindouisme.
Cette page en réunit une cinquantaine de versets, chacun avec son chapitre et son numéro. Le français cite la traduction de l’indianiste Émile Senart, publiée en 1922 ; l’anglais cite celle d’Annie Besant (4e édition, 1922), complétée par quelques passages du Mahâbhârata traduits par Kisari Mohan Ganguli. Ces traductions sont dans le domaine public, et chaque verset a été comparé mot pour mot à leur texte. Pour d’autres textes de l’Inde, la page anglaise des Upanishads et celle des poèmes de Kabîr n’ont pas de traduction française libre de droits.
Agir sans s’attacher aux fruits de l’acte
C’est l’enseignement le plus célèbre de la Gîtâ, le yoga de l’action : faire ce qui doit être fait, sans en attendre le résultat. Le verset 2:47 le formule ainsi dans la traduction d’Émile Senart : « Ne te préoccupe que de l’acte, jamais de ses fruits. N’agis pas en vue des fruits de l’acte ; ne te laisse pas non plus séduire par l’inaction. »
Ne te préoccupe que de l’acte, jamais de ses fruits. N’agis pas en vue des fruits de l’acte ; ne te laisse pas non plus séduire par l’inaction.
N’agis qu’en disciple fidèle du yoga, en dépouillant tout attachement, ô Dhanañjaya, en restant indifférent au succès ou à l’insuccès : le yoga est indifférence.
Pour qui réalise le détachement intérieur, il n’est plus, ici-bas, ni bien ni mal. Efforce-toi donc au yoga ; le yoga est, dans les actes, la perfection.
Exécute donc toujours dans un esprit de détachement les actes qu’il faut accomplir ; car l’homme qui agit en complet détachement atteint le but suprême.
Les ignorants agissent par attachement à l’acte ; que le sage agisse, lui aussi, mais en dehors de tout attachement et seulement pour le bien du monde.
Celui qui sait voir l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction, celui-là est sage entre les hommes ; tout en agissant sans restriction, il reste fidèle au yoga.
Celui qui, quoi qu’il fasse, n’obéit jamais au désir ni à un calcul d’espérance, les gens sensés le considèrent comme un sage dont les actions sont brûlées au feu de la connaissance.
Indifférent au fruit de l’action, toujours satisfait, libre de toute attache, si affairé qu’il puisse être, en réalité il n’agit pas.
Satisfait de ce que le hasard lui apporte, également supérieur à toutes les perceptions, libre de tout égoïsme, indifférent au succès ou à l’insuccès, même en agissant il n’est point lié.
Celui qui, fondant en Brahman tous les actes, agit en plein détachement, le péché ne s’attache pas à lui plus que l’eau à la feuille du lotus.
Celui qui pratique le yoga s’affranchit du fruit des actes et atteint la paix stable ; celui qui ne le pratique pas, attaché au fruit sous la poussée du désir, demeure lié.
L’âme qui ne meurt pas
Au début du chapitre 2, Arjuna refuse de combattre ; Krishna lui répond d’abord sur la mort. L’âme, dit-il, ne naît ni ne meurt, et change de corps comme on change de vêtements usés (2:22). Le corps passe, ce qui l’habite demeure.
L’âme, dans son corps présent, traverse l’enfance, la jeunesse, la vieillesse : après celui-ci elle revêtira de même d’autres corps. Le sage ne s’y trompe pas.
Les impressions des sens, ô fils de Kuntî, chaud et froid, plaisir et peine, vont et viennent, elles sont fugitives ; il n’est, ô Bhârata, que de les supporter.
Car l’homme qu’elles ne troublent pas, ô Taureau des hommes, l’homme ferme, indifférent au plaisir et à la peine, celui-là est mûr pour l’immortalité.
Jamais de naissance, jamais de mort ; personne n’a commencé, ni ne cessera d’être ; sans commencement et sans fin, éternel, l’Ancien.
Comme un homme dépouille des vêtements usés pour en prendre de neufs, ainsi l’âme, dépouillant ses corps usés, s’unit à d’autres, nouveaux.
Le fer ne la blesse pas plus que le feu ne la brûle, ni l’eau ne la mouille, ni le vent ne la dessèche.
C’est là, ô fils de Pṛithâ, s’établir en Brahman ; à ce point, plus d’incertitude ; qui y est parvenu, fût-ce à la dernière heure, atteint la délivrance en Brahman.
L’esprit stable et la paix
La fin du chapitre 2 décrit le sage à l’esprit stable : il reste égal dans la peine et le plaisir, retire ses sens comme la tortue rentre ses membres, et reçoit les désirs comme l’océan reçoit les fleuves sans déborder (2:70). Le chapitre 5 parle de la paix de celui qui trouve sa joie au-dedans.
Quand l’homme s’affranchit, fils de Pṛithâ, de tous les désirs qui hantent l’esprit, qu’il trouve sa satisfaction en soi et par soi, on dit qu’il est en possession de la sagesse.
Sans trouble dans la souffrance, sans attrait pour le plaisir, libre d’attachement, de colère et de crainte, l’ascète est en possession de la lumière.
Celui qui ne ressent aucune inclination, qui, d’aucun bien ni d’aucun mal, ne conçoit ni joie ni révolte, celui-là est en possession de la sagesse.
Et lorsque, telle la tortue rentrant complètement ses membres, il isole ses sens des objets sensibles, la sagesse en lui est vraiment solide.
Mais qui traverse le monde extérieur avec des sens affranchis d’attachement et de haine, dociles à sa volonté, celui-là, l’âme disciplinée, aborde à la paix.
Dans la paix, il trouve la fin de toutes les souffrances, car, dans l’esprit pacifié, bien vite la vérité s’établit.
De l’esprit qui leur obéit, le tumulte des sens emporte la sagesse comme la tempête un vaisseau sur l’océan.
Comme l’océan où affluent les eaux, tout en s’en remplissant, garde un équilibre immuable, de même celui en qui affluent tous les désirs peut conserver le repos, non pas celui qui cède à l’attrait du désir.
L’homme qui, chassant tout désir, vit sans passion, sans poursuites personnelles, sans égoïsme, celui-là entre dans le repos.
Insensible aux impressions du dehors, c’est en soi qu’il trouve le bonheur ; intimement uni à Brahman, il goûte un bonheur indestructible.
Celui qui ne trouve de bonheur, de joie, de lumière qu’au dedans, le yôgin identifié avec Brahman atteint la paix en Brahman.
Les ascètes qui, l’esprit dompté, libres de désir et d’aversion, se connaissent eux-mêmes, ont devant eux la paix en Brahman.
Le yoga et la maîtrise de soi
Le chapitre 6 est celui de la méditation. Il commence par une phrase qui fait de chacun son propre ami ou son propre ennemi (6:5), conseille la mesure dans le manger et le sommeil, et donne l’image de la lampe abritée du vent. Arjuna y objecte que l’esprit est difficile à tenir ; Krishna le reconnaît.
C’est par soi-même que l’on se sauve, que l’on échappe à la perdition ; l’homme est à lui-même son ami, à lui-même son ennemi.
Il est à lui-même son ami celui qui s’est vaincu lui-même ; quant à celui qui n’est pas maître de soi, il est à lui-même comme un ennemi.
Celui qui s’est vaincu, qui est dans le calme, celui-là demeure parfaitement recueilli, dans le chaud comme dans le froid, dans le plaisir comme dans la douleur, voire dans l’honneur comme dans le mépris.
Pas de yoga, ô Arjuna, pour qui abuse de la nourriture, non plus que pour celui qui s’en prive complètement, pour qui veut trop dormir non plus que pour qui prétend ne dormir jamais.
L’effort qui mesure les aliments et l’exercice, qui, dans l’action, mesure le mouvement, qui mesure le sommeil et la veille, voilà ce qui constitue le yoga destructeur de la souffrance.
Une lampe à l’abri du vent dresse sa flamme immobile ; c’est l’image consacrée du yogin qui, l’esprit maîtrisé, parvient à se concentrer en soi.
Toutes les fois que l’esprit, remuant, mobile, prétend s’extérioriser, chaque fois il faut le réfréner et le ramener en soi à la soumission.
Il découvre l’âtman (l’âme) dans tous les êtres et tous les êtres en l’âtman, l’homme gouverné par le yoga qui reconnaît l’identité de tout.
Celui, ô Arjuna, qui, à l’image de l’unité en l’âtman, voit que tout est identique, plaisir ou souffrance, celui-là est réputé yogin parfait.
Assurément, ô guerrier aux grands bras, l’esprit est mobile et malaisé à enchaîner ; cependant, ô fils de Kuntî, on le peut réduire à force d’application et de détachement.
Le yoga, je l’avoue, est d’accès difficile pour qui n’a pas l’âme domptée ; mais celui dont l’âme est maîtrisée et qui se donne de la peine, y peut parvenir par des efforts bien conduits.
Un langage qui ne blesse jamais, vrai, agréable et utile et la récitation du veda, c’est l’ascèse de parole.
Le calme de l’esprit, la bonté, le silence, la maîtrise de soi, la pureté intérieure, constituent l’ascèse de pensée.
La dévotion (bhakti)
À partir du chapitre 7, la Gîtâ s’oriente vers la dévotion : Krishna se présente comme le fil sur lequel tout est enfilé, comme les perles d’un collier (7:7), et accepte l’offrande la plus simple, une feuille, une fleur, un fruit, un peu d’eau, si elle est faite avec amour (9:26).
À chacun je fais sa part, dans la mesure où il tend vers moi ; mais de toutes façons, ô fils de Pṛithâ, c’est dans ma voie que cheminent les hommes.
Il n’est rien au-dessus de moi, ô héros ; je suis la trame sur laquelle le tout est tissé, tels les rangs de perles sur un fil.
Que l’on me présente avec dévotion fût-ce une feuille, une fleur, un fruit, un peu d’eau, je jouis de l’offrande pieuse du serviteur au cœur zélé.
Actions et repas, libations, aumônes, pénitences, offre-moi tout, ô fils de Kuntî.
Entre toutes les créatures, je ne fais nulle différence, aucune ne m’est en haine, aucune ne m’est chère ; mais ceux qui s’attachent à moi avec dévotion, ceux-là sont en moi et moi en eux.
L’esprit en moi, toute leur vie suspendue à moi, s’éclairant les uns les autres et proclamant sans cesse mes louanges, ils sont comblés, ils débordent de joie.
Pour eux, par grâce, me manifestant dans ma vraie nature, je dissipe les ténèbres de l’ignorance à l’éclatante lumière de la vérité.
Je suis, ô Guḍâkeça, l’âme qui a son siège dans tous les êtres : de tous les êtres, je suis le commencement, le milieu et la fin.
Celui de qui les hommes n’ont rien à redouter et qui ne redoute rien des hommes, celui qui est affranchi de tous mouvements de joie, de colère, de crainte, celui-là m’est cher.
Détaché, pur, fort, parfaitement indifférent, supérieur à toute agitation, celui qui, renonçant à toute activité intéressée, m’est tendrement attaché, celui-là m’est cher.
Celui qui, plein de tendre dévotion, ne se réjouit ni ne hait, ne s’attriste ni ne désire, renonce également à ce qui est agréable ou pénible, celui-là m’est cher.
Laisse-là toutes les règles et accours à moi comme à ton seul refuge.
Comment lire ces versets de la Gîtâ
La Gîtâ est un dialogue : chaque verset répond à une question ou à un doute d’Arjuna. Avant de garder une phrase, lis les versets qui l’entourent dans son chapitre, pour savoir à quoi elle répond. Le chapitre 2 et le chapitre 6 sont de bons points d’entrée.
Le verset 2:47 peut accompagner un travail ou un examen : faire de son mieux, puis lâcher le résultat. Le groupe sur le yoga convient à un moment de méditation ; celui sur l’esprit stable, aux journées agitées. Les noms qui reviennent, fils de Kuntî, fils de Pṛithâ, guerrier aux grands bras, sont des façons de s’adresser à Arjuna.
Dans l’application Selfia, la voie Hindouisme (Réglages › Spiritualité) ajoute des passages de textes hindous dans une section à part, avec le sanskrit quand le verset est donné en entier.
Questions fréquentes
Que raconte la Bhagavad-Gîtâ ?
Sur le champ de bataille de Kurukshetra, le guerrier Arjuna voit dans l’armée adverse ses cousins, ses maîtres et ses amis, et refuse de combattre. Krishna, qui conduit son char, lui répond pendant dix-huit chapitres : sur le devoir, l’action détachée, l’âme immortelle, la méditation et la dévotion. Le récit est rapporté au roi aveugle Dhritarâshtra par son cocher Sanjaya.
Que dit la Gîtâ sur le karma et l’action ?
Elle ne demande pas de renoncer à agir, mais de renoncer à l’attachement aux fruits de l’acte : faire son devoir, réussir ou échouer avec la même égalité d’âme (2:48). C’est le karma-yoga, le yoga de l’action. Le verset 2:47, le plus cité, résume l’idée : se soucier de l’acte, jamais de ses fruits.
Quelle traduction française est utilisée ?
Celle d’Émile Senart (1847-1928), membre de l’Institut et spécialiste de l’Inde, parue en 1922 aux éditions Bossard. Elle est dans le domaine public et transcrite sur Wikisource. Senart traduit en prose claire, en gardant les noms sanskrits et les épithètes d’Arjuna, comme « fils de Kuntî ».